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La foi, un acte toujours nouveau

Joseph Ratzinger
Permettez-moi de commencer avec une anecdote des temps qui suivirent immédiatement le Concile. Pour l'Eglise et la théologie, le Concile avait ouvert de vastes perspectives de dialogue, en particulier avec la Constitution sur l'Eglise dans le monde de ce temps, mais aussi avec les décrets sur l'œcuménisme, sur la mission, sur les religions non-¬chrétiennes, sur la liberté de religion. On découvrait de nouveaux thèmes et par conséquent de nouvelles méthodes s'avéraient être nécessaires. Pour un théologien qui voulait être à la hauteur de cette époque et concevait correctement son propre devoir, il semblait évident de laisser de côté les vieux thèmes et de consacrer toute son énergie aux nouvelles questions qui surgissaient de tous côtés.
A la même époque, j'envoyai un petit travail à Hans Urs von Balthasar, qui comme toujours m'envoya immédiatement un mot de remerciement en ajoutant cette phrase que je n'oublierai jamais, tant elle est chargée de sens : « La foi ne doit pas être supposée, mais proposée ». C'était un impératif qui me toucha. La recherche de longue haleine dans des nouveaux domaines était bonne et nécessaire, mais uniquement dans la supposition qu'elle provienne de la lumière centrale de la foi et qu'elle soit soutenue par cette lumière. La foi ne se conserve pas d'elle-même. On ne peut jamais simplement la supposer comme si elle était une tâche déjà accomplie. Elle doit toujours être renouvelée dans la vie. Et parce que c'est un acte qui embrasse toutes les dimensions de notre existence, elle doit aussi être repensée et témoignée de façon nouvelle. Pour cette raison, tous les grands thèmes de la foi - Dieu, le Christ, l'Esprit Saint, la grâce et le péché, les sacrements et l'Eglise, la mort et la vie éternelle - ne sont jamais de vieux thèmes. Ce sont toujours des thèmes qui nous concernent au plus profond. Ils doivent toujours rester le centre de l'annonce et donc aussi le centre de la pensée théologique.
Avec leur demande d'un catéchisme commun à toute l'Eglise, les évêques du Synode de 1985 ont eu la même intuition que ce que Balthasar me disait cette fois-là. Leur expérience leur avait montré que les différentes nouvelles activités pastorales perdent leur sens profond si elles n'émanent pas de l'annonce de la foi et n'en sont pas des applications. La foi ne peut être supposée, elle doit être proposée. Le Catéchisme est là pour cela. Il veut proposer la foi dans sa plénitude et sa richesse, mais aussi dans son unité et simplicité.
Que croit l'Eglise ? Cette question en implique une autre : qui croit, et comment croit-on ? Le Catéchisme a traité ces deux questions principales, celle sur le « quoi » et celle sur le « qui » de la foi, dans une unité intime. Autrement dit : il montre l'acte de foi et le contenu de la foi dans leur indissolubilité. Cela semble peut-être un peu abstrait ; essayons de développer davantage ce que nous entendons par ces paroles. Dans les professions de foi, nous trouvons tant la formule « je crois » que « nous croyons ».
Nous parlons de la foi de l'Eglise et nous parlons du caractère personnel de la foi et enfin nous parlons de la foi comme don de Dieu, comme « acte théologal », comme on dit aujourd'hui volontiers en théologie. Quel est le sens de tout cela ?
La foi est une orientation de toute notre existence. C'est une décision fondamentale qui entraîne des conséquences dans toutes les dimensions de notre vie et qui, de plus, se produit seulement quand elle est soutenue par toutes les forces de notre existence. La foi n'est pas seulement un procédé simplement intellectuel, simplement intentionnel ou simplement émotionnel : elle est toutes ces choses en
même temps. C'est un acte du moi entier, de toute la personne dans son unité globale. Dans ce sens, elle est présentée dans la Bible comme un acte du « cœur » [Rm 10, 9].
Elle est un acte extrêmement personnel. Mais c'est parce qu'elle l'est qu'elle dépasse les limites du moi, les limites de l'individu. « Rien ne nous appartient aussi peu que notre moi » dit Augustin. Partout où l'homme dans sa totalité entre en jeu, il se dépasse lui-même ; un acte du moi est toujours en même temps une ouverture aux autres et un acte de l'« être-avec ». Je dirai même plus : cet acte ne peut se produire sans que nous touchions ce qui nous est le plus intimement profond, le Dieu vivant, qui est présent dans les profondeurs de notre existence et la soutient.
Où l'homme entier entre en jeu, avec le moi entrent en jeu également le nous et le toi du totalement autre, le toi de Dieu. Mais cela signifie aussi que, dans un tel
acte, le domaine de l'action simplement individuelle est dépassé. Dans son intimité, l'homme comme créature n'est jamais uniquement une action, mais toujours aussi passion, non seulement donneur mais aussi récepteur. Comme le dit le Catéchisme : « Nul ne peut croire seul, comme nul ne peut vivre seul. Nul ne s'est donné la foi à lui-même comme nul ne s'est donné la vie à lui-même » [n. 166]. Paul fait allusion à ce caractère radical de la foi quand il décrit l'expérience de sa conversion et de son baptême avec cette formule : « Ce n'est plus moi qui vit, mais le Christ qui vit en moi » [Ga 2, 20]. La foi est un déclin du moi isolé, et justement à cause de cela le vrai moi peut renaître, dans un devenir soi-même à travers la libération du moi isolé dans la communion avec Dieu, qui se réalise à travers la communion avec le Christ.
Jusqu'ici, nous avons essayé d'analyser avec le Catéchisme le « qui » croit, et donc de connaître la structure de l'acte de foi. Mais ainsi nous avons pu déjà entrevoir le contenu essentiel de la foi. La foi chrétienne est, dans son essence, rencontre du Dieu vivant. Dieu est le vrai et l'ultime contenu de notre foi. Dans ce sens, le contenu de la foi est très simple : je crois en Dieu. Mais ce qui est très simple est aussi très profond et très vaste. Nous pouvons croire en Dieu parce que Dieu nous touche, parce qu'il est en nous et parce qu'il vient à nous de l'extérieur. Nous pouvons croire en lui parce que celui qu'il nous a envoyé existe : « Parce qu'il "a vu le Père"» [Jn 6, 46] dit le Catéchisme,
« il est le seul à le connaître et à pouvoir le révéler » [n. 151]. Nous pouvons dire : la foi est participation à la vision de Jésus. Il nous fait voir avec lui dans la foi ce qu'il a vu.
Dans cette affirmation, la divinité de Jésus-Christ est autant incluse que son humanité. Parce qu'il est fils, il voit continuellement le Père. Parce qu'il est homme, nous pouvons voir avec lui. Parce qu'il est les deux ensemble, Dieu et homme, il n'est jamais un personnage du passé ni seulement soustrait au temps dans l'éternité, mais il est au milieu de l'histoire : toujours vivant, toujours présent.
Mais avec cela, nous touchons aussi au mystère trinitaire. Le Seigneur se rend présent à nous par l'Esprit Saint. Ecoutons à nouveau le Catéchisme : « On ne peut croire en Jésus-Christ sans avoir part à son Esprit. [...] Dieu seul connaît Dieu tout entier. Nous croyons en l'Esprit Saint parce qu'il est Dieu » [n. 152].
Si on voit de façon juste l'acte de foi, les contenus pris singulièrement se développent presque spontanément. Dieu nous devient concret en Christ. Ainsi, d'un côté son mystère trinitaire devient reconnaissable, et de l'autre, il devient visible que lui-¬même s'est immiscé dans l'histoire au point que son fils devienne homme et qu'il nous envoie ainsi l'Esprit du Père. Dans l'incarnation est contenu aussi le mystère de l'Eglise, parce que le Christ est venu « pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés » [Jn 11, 52]. Le nous de l'Eglise est la nouvelle, grande communauté dans laquelle il nous attire [cf. Jn 12, 32]. Ainsi l'Eglise est contenue dans le début même de l'acte de foi. L'Eglise n'est pas une institution qui s'approche de la foi de l'extérieur et qui crée un cadre organisateur pour l'activité commune des fidèles. Elle fait partie de l'acte de foi lui-même. Le « je crois » est toujours un « nous croyons ». A ce propos, le Caté¬chisme dit : « "je crois" : c'est aussi l'Eglise, notre Mère, qui répond à Dieu par sa foi et qui nous apprend à dire : "Je crois", "Nous croyons" » [n. 167].
Nous venons d'établir que l'analyse de l'acte de foi nous montre aussi, immédiatement, le contenu essentiel de celle-ci : la foi répond au Dieu trinitaire, Père, Fils et Esprit Saint. Maintenant, nous pouvons ajouter que dans l'acte de foi lui-même est contenu l'incarnation de Dieu en Jésus-Christ, son mystère divin-humain et pour cela toute
l'histoire du Salut ; le peuple de Dieu (l'Eglise), comme porteur humain de l'histoire du Salut, est aussi présent dans l'acte de foi.
Ce ne serait pas difficile de démontrer, de façon semblable, les autres contenus de la foi comme développements de l'acte fondamental de la rencontre avec le Dieu vivant. En fait le rapport à Dieu dans son essence est en lien avec la vie éternelle. Et il dépasse nécessairement le simple domaine anthropologique. Dieu est vrai Dieu seulement s'il est le Seigneur de toutes choses. Et il est le Seigneur de toutes choses s'il est leur créateur.
Donc la création, l'histoire du Salut, la vie éternelle, sont des thèmes qui émanent immédiatement de la question de Dieu. Si nous parlons de l'histoire de Dieu avec
l'homme, nous touchons aussi, la question du péché et de la grâce. Nous touchons la question du comment rencontrer Dieu et donc la question de la liturgie, des sacrements, de la prière, de la morale. Mais maintenant, je ne voudrais pas analyser cela en détails ; l'important pour moi était de regarder l'intime unité de la foi, qui n'est pas un grand
nombre d'affirmations, mais plutôt un simple acte, dans la simplicité duquel est contenue toute la profondeur et la grandeur de l'être. Celui qui parle de Dieu, parle du tout ; il apprend à séparer l'essentiel de l'accessoire, et reconnaît quelque chose de la logique interne et de l'unité de toute la réalité, même si de façon énigmatique et partielle, tant que la foi reste foi et ne devient pas vision [1 Co 13, 12].
Pour terminer, je voudrais aborder l'autre question que nous avons rencontrée au début de nos réflexions : celle du « comment » de la foi. A propos de cela, nous trouvons chez Paul une expression remarquable qui pourrait nous aider. Il dit que la foi est une obéissance qui provient du cœur à la règle de doctrine à laquelle nous avons été confiés [Rm 6, 17]. Ici est exprimé définitivement la caractère sacramentel de
l'acte de foi, la connexion intime entre profession de foi et sacrement. Une « règle de doctrine » fait partie de la foi, nous dit l'apôtre. Ce n'est pas nous qui la concevons.
Elle ne vient pas de nous comme une pensée, mais elle provient de l'extérieur comme une parole. Elle est pour ainsi dire parole de la parole, nous avons été confiés à cette parole qui indique de nouvelles voies à notre pensée et qui donne forme à notre vie.
Cet « être confiés » à une parole qui nous précède surgit à travers le symbole de mort de l'immersion dans l'eau. Cela nous rappelle l'affirmation déjà citée : « Ce n'est plus moi qui vit » ; cela nous rappelle que dans l'acte de foi se produisent le déclin et le renouvellement du moi. Le symbole de mort du baptême lie ce renouvellement à la mort et résurrection de Jésus-Christ. L'être confiés à la doctrine est un être confiés au Christ. Nous ne pouvons recevoir sa parole comme une théorie, par exemple comme on apprend des formules mathématiques ou des opinions philosophiques. Nous pouvons apprendre cette parole seulement si nous acceptons la communion de destinée avec lui et nous pouvons atteindre cette dernière seulement où lui a lié sa destinée en communion avec celle des hommes de façon stable : dans l'Eglise. Dans le langage ecclésial, nous appelons
« sacrement » ce procédé d'être confiés. L'acte de foi est impensable sans sacrements.
A partir de cela, nous pouvons comprendre la construction littéraire concrète du Catéchisme. La foi, comme nous l'avons appris, c'est être confiés à une règle de doctrine. Dans un autre verset, Paul appelle cette règle de doctrine « confession » [cf. Rm 10, 9]. Un aspect ultérieur de l'avènement de la foi vient ainsi à la lumière : la foi, qui nous arrive comme une parole, doit aussi se faire à nouveau parole auprès de nous - parole dans laquelle s'exprime notre vie. La foi signifie toujours professer. La foi n'est pas privée, elle est plutôt publique et communautaire. Elle se transforme avant tout de parole en pensée, mais elle doit aussi toujours se retransformer de pensée en parole et en action.
Le catéchisme indique différents types de profession de foi présentes dans l'Eglise : professions baptismales, professions conciliaires, professions formulées par les Papes [n. 192]. Chacune de ces professions a son importance. Mais le premier modèle des professions de foi sur lequel s'appuient toutes les autres, c'est la profession baptismale. Lorsque l'on parle de catéchèse, c'est-à-dire de l'introduction à la foi et de l'insertion dans une communauté de foi de l'Eglise, il faut partir de la profession baptismale.
Cela vaut depuis l'époque apostolique, c'est pour cela que telle devait être aussi la voie du Catéchisme. Celui-ci explique la foi en partant de la profession baptismale. Il devient ainsi visible en quel mode il veut l'enseigner : la catéchèse est catéchuménat.
Elle n'est pas une simple leçon de religion, mais plutôt la façon de s'insérer soi-même et de se laisser insérer dans la parole de la foi, dans la communion de vie avec Jésus-Christ. Le rapprochement profond à Dieu fait partie de la catéchèse. Saint Irénée, dit une fois à cet égard que nous devrions nous habituer à Dieu, comme Dieu, se faisant homme, s'est habitué à nous, les hommes. Nous devons nous habituer au style de Dieu, pour apprendre à supporter en nous la présence de Dieu. En langage théologique, je dirais : l'image de Dieu, qui nous rend capables de communion de vie avec lui, doit être découverte en nous. La tradition compare cela à l'action du sculpteur qui enlève de la pierre morceau après morceau pour que devienne visible la figure qu'il veut obtenir.
La catéchèse devrait toujours être une telle démarche d'assimilation à Dieu, parce que nous pouvons connaître seulement ce dont nous avons une correspondance en nous. « Si l'œil n'était pas solaire, il ne pourrait reconnaître le soleil » disait Goethe en reprenant une phrase de Plotin. Le procédé gnoséologique est un procédé d'assimilation, un procédé vital. Le « qui », le « quoi » et le « comment » de la foi sont inséparables.
De cette façon la dimension morale de l'acte de foi devient aussi visible. L'acte de foi inclut un style d'être homme que nous ne produisons pas de nous-mêmes, mais que nous apprenons progressivement à travers l'immersion dans la réalité de notre baptême. Le sacrement de la réconciliation est une de ces immersions, à chaque fois nouvelle, dans le baptême, dans lesquelles Dieu agit en nous de façon renouvelée et nous attire de nouveau à lui. La morale fait partie du christianisme, mais cette morale fait toujours partie du procédé sacramentel du devenir chrétiens, duquel nous ne sommes pas seulement des agents, mais aussi et plutôt en premier lieu, receveurs, un recevoir qui signifie transformation.
Ce n'est donc pas un choix bizarre et démodé lorsque le Catéchisme développe le contenu de la foi de la profession baptismale de l'Eglise de Rome, c'est-à-dire du Symbolum Apostolicum comme nous l'appelons. En lui apparaît mieux l'authentique nature de la catéchèse comme apprentissage de l'existence dans l'être avec Dieu.
Ainsi, nous avons montré que le Catéchisme est complètement déterminé par le principe de la hiérarchie de la vérité, comme l'avait comprise le Concile Vatican II. En effet, le Symbolum est avant tout, comme nous l'avons dit, profession du Dieu trine développée par la formule baptismale et liée à celle-ci. Toutes les « vérités de foi » sont issues de l'unique vérité que nous découvrons en elles comme une perle précieuse pour laquelle nous donnerions tout le reste. Dios sólo basta - celui qui trouve Dieu a tout trouvé. Mais nous pouvons le trouver parce que lui nous a cherchés le premier et nous a trouvés. Il est celui qui agit en premier, et pour cela, la foi en Dieu est inséparable du mystère de l'incarnation, de l'Eglise et des sacrements. Tout ce qui est dit dans la catéchèse est le développement de cette unique vérité qu'est Dieu lui-même - « l'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles » [Dante, Paradis 33, 145].
[extrait de Joseph Ratzinger - Benedetto XVI, Vangelo, Catechesi, Catechismo. Osservazioni sul Catechismo della
Chiesa cattolica, Marcianum Press, Venezia 2007, pp. 27-38.
Titre original : Evangelium, Katechese, Katechismus. Streiflichter auf den Katechismus der katholischen Kirche.
©Verlag Neue Stadt 1995

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